
Des prédictions de Takeichi, l’une fut juste, une autre fut une erreur. « Tu seras aimé », c’est une prédiction qui s’est réalisée sans que j’y eusse de mérite, mais « tu seras un grand artiste », c’est une prédiction dictée par la gratitude qui a certainement manqué son but. À peine ai-je été un médiocre caricaturiste inconnu pour revues de dernier ordre.
En raison de l’affaire de Kamakura, j’avais été chassé du lycée supérieur. Je vivais dans une chambre de trois nattes, au premier étage de la maison de Hirame. Chaque mois une somme des plus réduites m’était envoyée du pays, mais elle ne m’était pas adressée directement ; elle parvenait en cachette à Hirame (c’était mon frère aîné et la famille qui usaient de ce procédé à l’insu de mon père). Je ne recevais rien d’autre. Puis les relations avec le pays furent complètement coupées ; alors Hirame fut toujours de mauvaise humeur ; j’avais beau lui sourire aimablement, lui ne souriait pas. Les hommes peuvent-ils ainsi changer en un simple tournemain, pensais-je lorsque d’une voix sans ménagement, plutôt comique, il me disait :
— Il ne faut pas sortir ! Enfin… veuillez ne pas sortir !
Il ne me disait que cela.
Hirame craignait pour moi le suicide. Il ne cessait de m’observer ; au fond il me voyait suivant les traces de Tsune-ko pour me jeter dans la mer, aussi me défendait-il sévèrement de sortir. Cependant, je ne buvais pas, je ne fumais pas ; j’étais fourré du matin au soir sous la couverture de ma chaufferette, dans ma chambre de trois nattes du premier étage, lisant de vieilles revues sans intérêt et menant une vie stupide. J’avais même perdu toute énergie pour me suicider.
La maison de Hirame était proche de l’hôpital spécial d’Okubo. Sur l’enseigne on lisait : « Seiryûen[16] Livres et Calligraphies d’occasion. » C’était une maison avec deux entrées ; le magasin avait une façade étroite ; l’intérieur était couvert de poussière et ne contenait qu’un petit nombre de vieilleries. (En réalité, le négoce de ces vieilleries n’était qu’un prétexte pour Hirame ; il était un habile intermédiaire entre de soi-disant amateurs qui avaient « conservé précieusement » certains objets et d’autres soi-disant amateurs qui désiraient acquérir ces objets ; il semble qu’il gagnait beaucoup d’argent à ce métier.) Il ne restait pour ainsi dire jamais au magasin. Dès le matin, il montrait un visage maussade ; il parlait en hâte, laissant tout seul à la garde du magasin un commis de dix-sept ou dix-huit ans. Dès qu’il était libre, ce dernier, au lieu de monter la garde autour de moi, jouait dehors au catch-ball avec les enfants du voisinage. Il pensait que le parasite qui vivait au premier étage était complètement idiot ou fou ; il me faisait entendre des paroles qui sentaient un sermon d’adulte. Comme il n’était pas dans ma nature de pouvoir le contredire, je prenais un air fatigué ou approbateur ; j’inclinais la tête de côté et j’obéissais. Ce commis était un fils naturel de Shibuta, mais, chose étrange, ils ne se donnaient pas les noms de père et de fils ; de plus, comme on savait dans le voisinage que Hirame avait toujours été célibataire, il devait avoir certaines raisons pour cacher sa paternité aux voisins. Auparavant, j’avais entendu dans ma famille des rumeurs à ce sujet, mais, après tout, comme les affaires des autres ne m’intéressaient guère, je ne savais rien de bien précis.
Toutefois, ce commis avait des yeux qui rappelaient étrangement ceux d’un poisson ; il était possible qu’il fût vraiment un fils naturel de Hirame. En tout cas, ce père et ce fils vivaient très retirés. Le soir, tard, en se cachant de moi qui me trouvais au premier étage, tous deux faisaient venir du vermicelle de sarrasin qu’ils mangeaient en silence.
Un soir de la fin du mois de mai, Hirame avait-il trouvé une opération fructueuse qu’il n’attendait pas, ou bien avait-il inventé une combinaison quelconque (même si ces deux conjectures étaient exactes, il est possible qu’il y eût d’autres petites causes qui n’avaient rien à faire avec ces hypothèses), il m’invita, à ma grande surprise, dans la pièce sous l’escalier. Sur la table se trouvaient des bouteilles de saké et des tranches de poisson cru, non pas de sole mais de thon. J’admirai le festin, je louai le maître de maison qui offrit un peu de saké au parasite oisif.
— En définitive, qu’avez-vous l’intention de faire dorénavant ?
Je ne répondis rien. Sur une assiette se dressait une pile de sardines sèches ; j’en saisis quelques-unes et regardai attentivement les yeux argentés de ces petits poissons. Je pensais avec regret au temps où j’errais à l’aube, ivre ; je regrettais même Horiki. Je regrettais profondément la liberté et tout à coup je me mis à pleurer doucement.
Depuis mon arrivée dans cette maison, je n’avais même pas eu l’occasion de jouer le bouffon ; je me trouvais placé entre le mépris de Hirame et celui de son commis. De son côté, Hirame semblait éviter une longue conversation franche avec moi ; moi non plus, je n’avais pas envie de courir après lui pour me plaindre ; j’avais à peu près l’air d’un parasite imbécile.
— Le sursis aux poursuites est une mesure qui perd son effet quand une personne qui a déjà été inculpée récidive. Dans ces conditions, vous devez avoir à cœur de vivre une vie nouvelle. Si vous vous amendez, si de votre côté vous voulez sérieusement parler de cette question avec moi, j’y réfléchirai aussi.
Dans la manière de parler de Hirame je devrais dire dans la manière de parler de tous les hommes de la terre –, je trouvais des points obscurs, des complications subtiles prêtes à servir d’échappatoires. Ses précautions rigoureuses, inutiles à mon avis, ses innombrables stratagèmes agaçants, m’ennuyaient. Je me disais : faites ce que vous voulez, cela m’est égal, ou je me raillais de tout cela ; ou encore j’acquiesçais en silence, comme pour dire : je m’en remets complètement à vous ; en d’autres termes, je prenais l’attitude de la défaite. Plus tard, apprenant que si Hirame m’avait parlé simplement, tout aurait été réglé sans difficulté, mon âme s’attrista des précautions inutiles de Hirame et, plus généralement, de la vanité incompréhensible et du souci de sauver les apparences que montrent tous les hommes.
Hirame aurait dû me dire ceci : « Que ce soit dans un établissement du gouvernement ou dans un établissement privé, à partir d’avril vous entrerez dans une école. Pour vos dépenses de la vie courante, il viendra du pays suffisamment d’argent du moment que vous serez entré dans une école. »
Longtemps après, j’ai compris. La situation était bien celle-là : je n’aurais eu qu’à me conformer à ces indications. Cependant les longs détours précautionneux que prit Hirame et que je détestais eurent pour effet de donner à ma vie une orientation nouvelle toute différente.
— Si vous n’avez rien de sérieux à me proposer, il n’y a rien à faire.
— À vous proposer !
Je n’avais rien trouvé en vérité.
— C’est probablement que vous cachez quelque chose ?
— Quoi donc ?
— Eh bien, qu’avez-vous envie de faire ?
— Est-ce que je pourrais travailler ?
— En somme, quelles sont vos intentions ?
— Vous avez parlé de ma rentrée à l’école…
— Il vous faut de l’argent. Cependant la question n’est pas là. Elle est dans vos intentions.
Puisque l’argent devait venir du pays, pourquoi, entre autres choses, n’en parlait-il pas ? Tandis qu’un mot aurait suffi à me fixer, je restais dans le vague le plus absolu.
— Qu’est-ce que vous pensez ? Avez-vous exprimé un désir quelconque pour votre avenir ? Ceux qui ont été aidés dans la vie ont peine à comprendre combien il est difficile à un homme seul d’aider les autres.
— Excusez-moi.
— C’est cela qui, en vérité, me donne du souci. Puisque j’ai accepté de vous recueillir, je désire que vous ne restiez pas dans une disposition d’esprit aussi flottante. Je veux vous enseigner le moyen de marcher droit vers une renaissance brillante. Si vous venez me demander de discuter avec vous une proposition sérieuse touchant l’orientation future de votre vie, vous me trouverez prêt à vous répondre. Toutefois, ce serait une aide de Hirame, un homme pauvre ; si vous désiriez le luxe d’autrefois, vous vous tromperiez. Mais si votre résolution est ferme, si la direction que vous voulez donner à votre vie est clairement fixée et si vous me consultez, je suis disposé à vous aider à refaire votre vie, même si je ne le puis que peu à peu. Vous me comprenez ? Voilà mon idée. En définitive, quelles sont vos intentions ?
— Si je ne puis vivre dans cette chambre du premier, travailler…
— Parlez-vous sérieusement ? À l’heure actuelle, même en sortant de l’Université impériale…
— Non, il ne s’agit pas de devenir un salarié.
— Alors quoi ?
— La peinture…, dis-je résolument.
— Ah bah !
Je ne puis oublier le reflet de fourberie qui se dégageait à ce moment du visage de Hirame, riant le cou enfoncé dans les épaules. Dans ce rire il y avait du mépris sans doute, mais autre chose encore. De même qu’en mer on cherche à sonder certains endroits d’une profondeur inconnue, de même ce sourire cherchait à sonder les profondeurs de la vie d’un homme.
— Dans tout ceci, les paroles ne mènent à rien. Vos intentions n’ont aucune fermeté. Réfléchissez. Réfléchissez sérieusement ce soir…
Après avoir entendu ces propos, je montai au premier étage comme si j’étais poursuivi. Je me mis au lit, mais aucune idée particulière ne vint flotter dans mon esprit. Alors, au petit jour, je m’enfuis de la maison de Hirame.
« Je rentrerai ce soir sans faute. Je vais chez un ami dont le nom est écrit ci-dessous, pour parler avec lui de l’orientation à donner à ma vie dans l’avenir. Ne vous inquiétez donc pas. » Voilà ce que j’écrivis au crayon en gros caractères sur une feuille de papier à lettres. Puis j’indiquai le nom, le prénom et l’adresse de Horiki Masao à Asakusa et c’est là-dessus que, au jour naissant, je quittai furtivement la maison.
Le sermon que j’avais reçu de Hirame n’était pas la raison pour laquelle je m’étais enfui, le cœur en peine. Sincèrement, ainsi que le disait Hirame, j’étais sans volonté, sans but dans la vie. De plus, je plaignais Hirame d’avoir le tracas de me donner l’hospitalité. Si, par un grand hasard, je prenais une détermination, la pensée de recevoir des mensualités de ce pauvre Hirame pour m’aider à refaire mon existence m’était absolument insupportable.
Cependant, ce n’était pas en pensant sérieusement à aller discuter de l’orientation de ma vie future avec un homme tel que Horiki que j’avais quitté la maison de Hirame. En laissant ma lettre, je désirais rassurer un peu Hirame, ne fût-ce qu’un moment. (J’aurais pu écrire dans cette lettre que je m’enfuyais au loin, en imitant un thème de roman policier ; j’ai eu obscurément envie de le faire ; mais il est plus exact de dire que j’ai craint de causer un choc à Hirame, de le plonger dans la confusion et le souci. De toute manière il était fatal que l’on découvrît la vérité. En raison de ma déplorable disposition d’esprit, j’aurais eu peur qu’en enjolivant mon histoire le monde me méprisât en m’appelant « menteur » ; aussi ai-je fort peu masqué la vérité en me disant que je n’en aurais tiré à peu près aucun profit. Pourtant, j’avais peur de suffoquer si j’abandonnais mon atmosphère de bouffon. Tout en sachant que cela ne tournerait pas à mon avantage, j’étais poussé par mon caractère de bouffon désespéré à un jeu mal venu, faible, dont je devinais à l’avance l’inutilité, et dans la plupart des cas j’ajoutais inconsciemment à la vérité un mot de mon invention. Ceux que le monde appelle les « gens honnêtes » ont grandement mis à profit cette disposition d’esprit.)
C’est alors que j’écrivis d’un trait, sur un morceau de papier à lettre, le nom et l’adresse de Horiki tels qu’ils m’étaient venus tout à coup à l’esprit.
Après avoir quitté la maison de Hirame, j’allai à pied jusqu’à Shinjuku ; je vendis un livre que j’avais sur moi. Puis, tout de même, j’étais perplexe. J’entretenais avec tout le monde des relations courtoises, mais pas une seule fois je n’avais eu l’expérience d’une amitié. En dehors de compagnons de fête comme Horiki, les personnes que je connaissais ne me rappelaient que des souffrances ; pour amoindrir ces souffrances, je jouais le bouffon avec ardeur mais je sortais de là exténué. Si je rencontrais dans la rue un visage que je connaissais un peu, ou même que je croyais seulement connaître, je tressaillais, j’étais saisi d’un tremblement et d’une sorte de vertige ; même si j’étais aimé de cette personne, j’étais incapable de l’aimer moi-même. (D’ailleurs, suis-je ou non capable d’aimer quelqu’un au monde ? C’est une question que je me suis souvent posée.) Des gens tels que moi ne peuvent se lier intimement. J’étais même incapable de faire des visites. La porte d’une personne me mettait plus mal à mon aise que si elle avait été la porte de l’enfer de la Divine Comédie ; derrière cette porte, j’imaginais des bêtes inconnues, puantes, semblables à des dragons effrayants qui grouillaient ; je peux dire sans exagérer que cette sensation était pour moi réelle.
Je n’ai de relations avec personne. Il n’y a personne que je puisse aller voir.
Horiki.
D’une parole en l’air allait sortir une décision sérieuse. J’avais écrit, dans la lettre laissée à mon départ, que j’irais voir Horiki à Asakusa. Jusque-là je n’étais jamais allé chez lui. Généralement c’est par télégramme que je le faisais venir. Aujourd’hui, découragé parce que je n’avais pas de quoi payer les frais d’un télégramme, souffrant de mon sentiment d’infériorité, je pensai que Horiki recevant simplement un télégramme ne viendrait peut-être pas à mon appel. Je décidai d’aller chez lui faire une visite qui me coûtait. En soupirant, je pris le tramway de ville. Pour moi, n’était-ce pas là l’unique planche de salut qui me restait au monde ? Mes nerfs étaient si désagréablement tendus que j’avais froid dans le dos.
Horiki était chez lui, au premier étage d’une maison située au fond d’une vieille rue sale. Il n’y occupait qu’une seule pièce de six nattes. Au rez-de-chaussée, ses vieux parents et un jeune ouvrier fabriquaient à eux trois des lanières pour socques qu’ils coupaient et aplatissaient.
Ce jour-là Horiki me montra un visage nouveau de citadin. Il avait un air astucieux, débrouillard. Au provincial que j’étais, qui regardait de ses yeux étonnés, il opposa un égoïsme froid, rusé. Il ne se montra pas disposé à se dépenser en longs propos.
— Tu m’as bien étonné ! Ton père t’a donné son autorisation, ou non ?
Je ne lui avais pas dit que j’étais venu après m’être enfui. Suivant mon habitude, je mentis. Horiki allait bientôt connaître la vérité, mais je mentis.
— Alors, qu’est-ce que tu fais ?
— Oh ! Je n’ai pas le temps de m’amuser, tu sais. Tu vas te moquer, mais la noce, pour le moment, c’est fini. Aujourd’hui, je suis pris par des affaires ! Ces temps-ci je suis occupé à un point…
— Des affaires ? De quel genre ?
— Dis-moi… N’arrache donc pas les fils de ton coussin !
Tout en parlant, je m’amusais à tirer du bout des doigts les fils des coutures du coussin sur lequel j’étais assis, je tirais inconsciemment les tresses de ses coins. Horiki tenant aux objets de la maison Horiki, en particulier à un fil de coussin, s’était mis en colère sans aucune bonté et me grondait. Jusque-là il n’avait pas changé ses rapports avec moi.
La vieille mère de Horiki apporta sur un plateau deux bols de purée sucrée de haricots contenant des morceaux de riz pilé.
— Oh ! Qu’apportez-vous ?
En fils plein de piété filiale, il s’était tourné vers sa mère dans une attitude de gratitude et d’humilité et il s’exprimait en un langage d’une politesse affectée.
— Je suis confus. C’est de la pâte de haricots sucrés ? C’est du luxe ! Il ne fallait pas vous donner tant de peine. Vous êtes occupée et pourtant vous êtes sortie. Il ne fallait pas ! Non, je ne mérite pas cette gâterie. Je vous remercie. Prends ce bol : mère l’a préparé tout exprès. Ah ! C’est excellent ! Somptueux !
Ainsi, d’une manière assez théâtrale, il manifestait sa joie avec véhémence et mangeait comme si cela avait été bon. Moi, j’avais humé mon bol ; la purée sentait l’eau tiède ; je goûtai au riz pilé, or ce n’en était pas ; c’était une préparation qui m’était inconnue. Je n’eus aucun mépris pour ce médiocre aliment. (À ce moment je ne pensais pas à ce manque de saveur ; la sollicitude de la vieille mère me touchait ; si la médiocrité du mets me faisait peur, elle ne m’inspirait pas de mépris.) Par cette sucrerie, dans la joie manifestée par Horiki, j’avais découvert ce qu’était la vie dans une famille de Tokyo, la frugalité des citadins. Moi, l’esprit simple, qui ne cessais de fuir sans cesse la vie intérieure et extérieure de mes semblables, j’étais déconcerté en me voyant complètement délaissé ; Horiki lui-même m’abandonnait. Je note maintenant que, tout en me servant de baguettes laquées dont le vernis s’écaillait, pour manger ma purée de haricots sucrés, mon esprit était rempli de pensées anxieuses, misérables et insupportables.
— Je suis désolé, mais aujourd’hui j’ai à faire, tu sais…, me dit Horiki, en se levant et enfilant son manteau.
— Je te dis au revoir. Désolé, mais…
À ce moment, Horiki reçut la visite d’une femme. Pour moi, ce fut l’occasion d’un changement brusque dans ma vie.
Horiki s’adressa à elle, d’une voix brusquement animée :
— Je vous demande pardon. Aujourd’hui j’avais l’intention de passer pour vous voir, mais ce monsieur est venu à l’improviste. Bah ! Cela ne fait rien. Je vous en prie…
D’un geste vif, il m’arracha le coussin sur lequel j’étais assis, le retourna sens dessus-dessous et le poussa vers la visiteuse. Dans sa chambre, Horiki n’avait qu’un coussin unique pour ses hôtes.
La femme était grande et mince. Elle poussa de côté le coussin et s’assit près de la porte.
L’air absent, j’écoutai la conversation. La femme était probablement employée chez un éditeur de revues et il me parut qu’elle avait déjà demandé à Horiki le reçu du règlement d’un litige ou de je ne sais quoi ; elle venait le chercher.
— C’est pressé…
— Il est prêt. Il est prêt depuis longtemps. Le voici, veuillez le reprendre.
Un télégramme arriva.
Horiki le lut. Son visage, qui était de bonne humeur, se rembrunit à l’instant.
— Oh ! Oh ! Qu’est-ce que tu as donc fait ?
C’était un télégramme de Hirame.
— En tout cas, tu vas t’en retourner tout de suite ! Je crois que je devrais te reconduire chez lui, mais moi, en ce moment, je n’en ai pas le temps. Tu es parti en fugue et tu ne t’en fais pas !
— De quel côté habitez-vous ?
— Okubo, répondis-je.
— Alors comme c’est près de ma Société…
Cette femme était née dans la province de Kai ; elle avait vingt-huit ans. Avec une petite fille de cinq ans, elle habitait dans les nouveaux logements à bon marché de Kôenji. Elle me dit qu’elle était veuve depuis trois ans.
— Vous me paraissez avoir donné des soucis à ceux qui vous ont élevé. Faites bien attention. Vous faites un peu pitié.
Au début, je vécus comme un homme entretenu. Après le départ de Shizu-ko (ainsi s’appelait cette journaliste) pour son travail aux bureaux d’une revue, à Shinjuku, Shige-ko, sa petite fille de cinq ans, et moi nous gardions tranquillement l’appartement. Jusque-là, en l’absence de sa mère, Shige-ko jouait dans la chambre du portier avec le vieux Kinokiku comme camarade de jeu ; elle était très gaie.
Une semaine plus tard, j’étais encore là, oisif. Tout près de la fenêtre, un cerf-volant représentant un domestique de la noblesse s’était enroulé autour d’un fil électrique. Le vent poussiéreux du printemps l’avait déchiré, mais il restait obstinément attaché au fil et à chaque coup de vent il s’inclinait en avant comme pour acquiescer à des ordres. En le regardant j’avais un sourire amer ; je rougissais ; ce spectacle devenait un cauchemar.
— Je voudrais de l’argent…
— Combien à peu près ?
— Beaucoup… Pas d’argent, pas d’amour, dit-on. C’est vrai, tu sais.
— C’est stupide. C’est démodé…
— Tu crois ? Toi, tu ne peux comprendre. Dans la situation où je me trouve, je ne sais si je ne ferais pas bien de m’en aller.
— Où donc ? Partout, tu seras pauvre. Et puis, où iras-tu ? Tu es incompréhensible.
— Si on me donnait de l’argent, j’aurais envie d’acheter du saké, du tabac. Quant à la peinture, je veux faire mieux que Horiki et autres.
À ce moment, ce qui me revenait en tête, c’était le portrait de moi-même que j’avais dessiné en plusieurs exemplaires au temps du lycée et que Takeichi appelait les « portraits du bouffon ». Chefs-d’œuvre perdus. Au cours de mes fréquents déménagements, ils avaient été perdus, mais je m’imaginais qu’ils étaient excellents. Depuis, j’ai eu beau en peindre beaucoup d’autres, ceux-ci sont restés infiniment loin des chefs-d’œuvre dont je me souvenais. Je manquais de flamme et le sentiment d’une déchéance ne me quittait pas.
Le reste d’un verre d’absinthe…
C’est par cette image que je me représentais cette déchéance dont il était impossible de remonter la pente. Dès qu’on parlait peinture, ce reste d’absinthe au fond d’un verre luisait devant mes yeux. Ah ! J’aurais voulu montrer ces peintures à cette femme, la convaincre de mon talent ; je souffrais atrocement de cette impatience.
— Ah ! Ah ! Sait-on jamais ? dit-elle en riant. Vous êtes grave. Vous plaisantiez, c’était gentil…
Je ne plaisantais pas. Je disais la vérité. Oui, j’aurais voulu montrer ces peintures. Brusquement je changeai d’idée. J’abandonnai la partie.
— C’étaient des caricatures ! Au moins, comme caricaturiste je veux être plus fort que Horiki !
Ces paroles d’un bouffon rompu à duper les autres furent, elles, prises au sérieux.
— Eh bien, moi aussi, j’ai vraiment de l’admiration pour vous. Les caricatures que vous faites toujours pour Shige-ko me font pouffer de rire. Si vous essayiez ? Je demanderai au chef de rédaction de notre maison d’édition de les publier.
Dans les bureaux de cette revue dont je ne sais plus trop le nom et qui s’adressait aux enfants, on faisait paraître un numéro mensuel.
… Dès qu’elles vous voient, la plupart des femmes sont prêtes à faire n’importe quoi pour vous, à un point qui en est insupportable… Moi, toujours craintif, je tourne alors les choses en plaisanterie… Parfois, seul, je sombre dans une dépression terrible, mais cet état excite encore plus le cœur des femmes.
Shizu-ko me donnait beaucoup d’encouragements, mais je me disais que ma position présentait tous les signes de celle d’un homme entretenu et je m’enfonçais encore plus dans mes humeurs noires. D’autre part, ma santé ne s’améliorait pas. De l’argent d’une femme… j’avais secrètement l’idée de m’éloigner de Shizu-ko, de pourvoir à mes propres besoins, de travailler de mes mains. Or, au contraire, j’en arrivais à dépendre de plus en plus de Shizu-ko. Les circonstances, et bien d’autres choses, ont fait qu’après avoir quitté la maison j’ai reçu à peu près tous mes moyens d’existence de cette femme de la province de Kai, supérieure à l’homme que je suis. Il en est résulté fatalement que je me suis trouvé encore plus intimidé vis-à-vis de Shizu-ko.
Grâce à elle, une conférence réunit Hirame, Horiki et elle-même. Mes relations avec la famille au pays natal étaient complètement rompues. Aux yeux de tout le monde nous vivions sous le même toit, Shizu-ko et moi, comme mari et femme. Shizu-ko n’épargnait pas sa peine pour vendre – chose inespérée – mes caricatures et m’acheter avec cet argent du saké et du tabac. Cependant ma tristesse et mon découragement se faisaient toujours plus profonds. Je sombrais déjà, mais ce qui me fit couler à fond c’est qu’en dessinant pour la revue de Shizu-ko une bande mensuelle de caricatures intitulée : « Les aventures de Kinta-san et d’Ota-san », le souvenir me revint tout à coup de la maison familiale au pays. Ressentant toute ma misère, je ne pouvais plus tenir ma plume et, baissant la tête, je pleurai.
Celle qui me fut d’un faible secours à ce moment fut Shige-ko. Sans difficulté elle m’appela « papa ».
— Papa, est-il vrai que, lorsqu’on le prie, Dieu vous accorde tout ?
J’aurais bien voulu faire une telle prière.
Ah ! Donnez-moi une volonté froide. Faites-moi connaître la vraie nature de l’homme. Quand un homme bouscule un autre homme pour l’écarter de son chemin, n’est-ce pas un péché ? Donnez-moi le masque de la colère.
— Eh bien… il accorde probablement à Shige-ko tout ce qu’elle demande, mais pour papa il ne doit pas en être de même.
J’avais peur, même de Dieu. Je ne croyais pas que Dieu nous aime, je ne croyais qu’à ses châtiments. La foi. Je me figurais qu’avoir la foi c’était simplement croire qu’il fallait se présenter devant le tribunal de Dieu pour être jugé. Je croyais à l’enfer, mais j’avais beau faire, je ne croyais pas au ciel.
— Pourquoi n’en est-il pas de même ?
— Parce que j’ai désobéi à mes parents.
— Est-ce vrai ? Mais tout le monde dit pourtant que papa est tout à fait un homme comme il faut.
C’est parce que je trompais mes semblables. Je savais que tous, dans l’immeuble, me témoignaient de la sympathie, mais comme j’avais peur d’eux ! J’étais aimé dans la mesure où j’avais peur, et alors, être aimé, avoir peur dans la mesure où l’on est aimé, quel dilemme ! Je devais me tenir loin des autres. Cette habitude morbide, je pouvais très difficilement l’expliquer à Shige-ko.
— Shige-ko, tu sais, Shige-ko voudrait un vrai papa.
Je reçus un choc qui me donna le vertige.
Ennemis. Étais-je l’ennemi de Shige-ko ? Shige-ko était-elle mon ennemie ? Quoi qu’il en soit, ici aussi il y avait un adulte abominable qui me menaçait, une personne étrangère, incompréhensible, une personne voilée de mystère. Le visage de Shige-ko m’apparut brusquement sous ce jour.
Je pensai seulement à Shige-ko, mais il y avait un homme par derrière, cet homme semblable à « la queue du bœuf qui tue brusquement le taon ». Depuis ce moment, je devais trembler même devant Shige-ko.
— Le Don Juan est-il là ?
C’était Horiki qui venait me voir. Au lieu de l’homme qui m’avait abandonné dans une telle détresse le jour où j’avais quitté la maison, c’était un Horiki vaguement souriant qui venait à moi sans que je puisse m’y opposer.
— Tes caricatures sont devenues très populaires, semble-t-il. Des œuvres d’amateur, mais on y reconnaît un esprit audacieux que rien n’arrête ; il n’y a qu’à s’incliner. Cependant, attention ! Le dessin est faible !
Il prenait une attitude de grand professeur. Si je montrais à cet animal les dessins du « bouffon », quelle tête ferait-il ? pensai-je, le cœur torturé.
— Ne dis pas cela ! Je vais crier de détresse ! dis-je, en entendant Horiki, de plus en plus exalté, proclamer :
— De tout ce qui a un talent mondial, un jour, il ne restera que des lambeaux !
Un talent mondial… Il ne pouvait vraiment me venir qu’un sourire amer. Pourtant, ceux qui ont peur comme moi de leurs semblables, qui les évitent, les dupent, sont-ils faits autrement que ceux qui suivent les préceptes du savoir-vivre, intelligents et malicieux, que résume le proverbe : « Tiens-toi à distance et il ne t’adviendra rien. » Deux hommes ne se comprennent pas entre eux. Même s’ils voient qu’ils se sont totalement trompés sur le compte l’un de l’autre, ils vivent toute leur vie sans y attacher d’importance en se voulant amis intimes et, quand l’un des deux meurt, l’autre pleure, se répand en condoléances.
Horiki ayant été témoin des circonstances qui suivirent mon départ de la maison, n’était-il pas le grand artisan de mon retour à la vie ? Il se conduisit comme tel, prenait des airs raisonnables, me sermonnait. Puis, en pleine nuit, ivre, il me faisait visite et couchait chez moi, ou bien il parlait après m’avoir emprunté cinq yens. (Cinq yens, c’était son tarif !)
— Maintenant tu as cessé de courir après les femmes. C’est que, dorénavant, le monde ne te le permettrait plus.
Le monde, en fait, qu’est-ce que c’est ? Est-ce l’ensemble des individus ? Où se trouve « le monde » dont il parle ? Quoique j’eusse vécu jusque-là en pensant que Horiki était un homme fort, rigide, terrible, lorsque je l’entendis parler de la sorte j’eus envie de lui dire :
— Mais le monde, est-ce que ce n’est pas toi ?
J’avais ces paroles sur le bord de la langue, mais, ne voulant pas mettre Horiki en colère, je me retins.
— Cela, le monde ne le permet pas.
— Ce n’est pas le monde. N’est-ce pas toi qui ne le permets pas ?
— Quand on a fait une chose pareille, on reçoit du monde une terrible leçon.
— Ce n’est pas du monde, c’est de toi.
— Le monde ne tarde pas à vous enterrer.
— Ce n’est pas le monde, c’est toi qui veux m’enterrer !
Je ruminais au fond de moi toutes ces paroles et d’autres encore, mais je me bornais à essuyer avec mon mouchoir un visage couvert de sueur.
— C’est de la sueur froide… une sueur froide… me contentai-je de dire en souriant.
Depuis ce moment j’eus toujours dans l’esprit cette pensée : le monde, n’est-ce pas un individu ?
Alors, ayant commencé à en être convaincu, j’avais pu, beaucoup plus que par le passé, me comporter à ma guise. D’après Shizu-ko j’étais devenu assez fantaisiste, ma timidité avait disparu. Selon Horiki, j’étais devenu étonnamment mesquin. Au dire de Shige-ko, je ne la cajolais plus guère.
En silence, sans sourire, jour après jour, tout en gardant Shige-ko je travaillais à des bandes de caricatures, soit aux « Aventures de Kinta-san et d’Ota-san », soit au « Bonze impassible » qui était avec évidence inspiré du « Papa sans souci », ou encore au « Petit impatient », tous titres que je donnais en désespoir de cause. C’étaient des caricatures que je dessinais pour satisfaire aux demandes de divers éditeurs (peu à peu des commandes m’étaient venues de sociétés autres que celle de Shizu-ko, mais qui lui étaient inférieures, des éditeurs de troisième ordre). Je me trouvais dans une disposition d’esprit des plus mélancoliques et je dessinais tout doucement, avec une extrême lenteur. Je dessinais uniquement pour boire. Dès que Shizu-ko était revenue de son bureau et assurait la relève de l’enfant, je sortais sans perdre un instant, j’allais dans le voisinage de la gare de Kôenji ; je buvais du saké bon marché et fort chez un marchand ambulant ou au comptoir d’un bar et, un peu de gaieté au cœur, je rentrais à l’appartement.
— Plus je te regarde, plus je te trouve un drôle d’air. Le visage du Bonze impassible que je dessine a emprunté quelque chose à ton visage endormi.
— En fait de visage endormi, le vôtre fait rudement vieux. On vous donnerait quarante ans.
— C’est ta faute ! Tu m’as usé jusqu’à la moelle.
— Ne faites pas de scène et allez dormir. Voulez-vous dîner ?
Calmé, je ne lui tins pas tête.
— S’il y avait du saké, je boirais. « L’eau s’écoule, la vie de l’homme passe. Vivez sans souci, les saules du bord de la rivière… »
Tout en chantant, je me laissai déshabiller par Shizu-ko. Je m’endormis, le visage enfoncé dans sa poitrine ; c’était mon habitude.
Le lendemain répète la veille,
Il faut qu’aujourd’hui je fasse comme hier.
Si j’évite une joie déchaînée,
Alors je n’éprouverai pas une grande tristesse.
D’une pierre qui encombre le chemin,
Le crapaud fait le tour et passe.
Lorsque je découvris ces vers de Guy Charles Cros dans une traduction d’Ueda Bin, mon visage rougit comme s’il était en feu.
Un crapaud.
(Ce crapaud, c’est moi. Peu importe si le monde permet ou ne permet pas, s’il vous enterre ou ne vous enterre pas. Je suis un animal inférieur à un chien ou à un chat. Un crapaud. Je ne peux me mouvoir que lentement.)
La quantité de saké que je buvais augmentait peu à peu. Ce n’est pas seulement à côté de la gare de Kôenji que je buvais, mais j’allais jusqu’à Shinjuku, jusqu’à Ginza, pour boire. Il m’arrivait de découcher ; seulement, ce qui n’était pourtant pas dans mes habitudes, au bar je prenais des airs de vaurien, je donnais des séries de baisers, enfin je devins comme avant ma tentative de suicide, ou plutôt plus qu’avant cet événement, un ivrogne grossier. Comme j’étais à court d’argent, j’en vins à emporter les vêtements de Shizu-ko pour les vendre.
Un an s’était écoulé ; après avoir donné un sourire amer à l’esclave de l’amour tombé bien bas, à l’époque où les cerisiers avaient perdu leurs fleurs, j’emportai furtivement des ceintures et des chemises appartenant à Shizu-ko ; je les engageai au mont-de-piété. Avec l’argent que je me procurai ainsi, j’allai boire à Ginza ; je découchai deux soirs de suite, puis, le troisième soir, pensant que décidément les choses ne pouvaient continuer ainsi, inconsciemment et en étouffant le bruit de mes pas, j’arrivai à la porte de la chambre de Shizu-ko et alors j’entendis à l’intérieur une conversation entre la mère et l’enfant.
— Pourquoi boit-il du saké ?
— Tu sais, ce n’est pas parce que papa aime le saké qu’il en boit. C’est un homme très bien, alors…
— Les hommes très bien boivent du saké ?
— Pas forcément, mais…
— … Papa, c’est sûr : il va être surpris !
— Peut-être qu’il ne l’aimera pas.
— Oh ! Oh ! Il a sauté de la boîte !
— Il ressemble au « Petit impatient », hein ?
— Oui, n’est-ce pas ?
J’entendis Shizo-ku partir franchement d’un rire heureux. J’entrebâillai la porte et regardai : c’était un petit lapin blanc. Pouf ! Pouf ! Il sautait dans la chambre, poursuivi par la mère et l’enfant.
(Ces êtres étaient heureux, en somme. Moi, pauvre, si je me mettais entre elles deux, je ne leur apporterais que le désordre. Un bonheur humble. De braves gens, cette mère et cette enfant. Si Dieu daigne écouter la prière d’un être tel que moi, dis-je, je le supplie de leur donner le bonheur, pour une fois.)
J’avais envie de m’accroupir et d’applaudir. Doucement je fermai la porte, puis j’allai à Ginza et je ne suis plus jamais retourné à cet appartement.
Alors, au premier étage d’un bar voisin de Kyôbashi je menai la vie oisive d’un homme entretenu.
Le monde. Dans une certaine mesure j’eus l’impression que je commençais vaguement à le comprendre. Dans la lutte d’un individu contre ses semblables, l’individu doit vaincre. L’homme ne cède pas à l’homme. L’esclave lui-même rend les coups, à sa manière, comme le peut un esclave. Tout en proclamant qu’il y a des obligations morales entre les hommes, celui que l’on s’efforce d’atteindre c’est l’individu et toujours l’individu. La difficulté de comprendre le monde, c’est la difficulté de comprendre les individus. Après avoir eu peur des fantômes innombrables créés, non par le monde, mais par les individus, je n’étais plus, comme auparavant, en proie à l’anxiété où me plongeaient toutes choses. Prêt à faire face aux nécessités de l’heure, j’agissais avec une certaine audace.
Ayant abandonné l’immeuble de Kôenji, je dis à la patronne du bar de Kyôbashi :
— J’ai divorcé !
Je n’en dis pas davantage, mais par là je mis un point final à la lutte. À partir de ce soir-là, je vécus dans une chambre où je menai une vie de désordres. Pourtant le « monde » qui, dans mon imagination, eût dû être féroce à mon égard, ne me causa aucune misère ; de plus, je ne lui donnai aucune explication. La patronne étant d’accord, tout était pour le mieux.
Je passai pour un habitué du lieu ; pour certains j’étais le patron, pour d’autres un garçon de courses ; ou bien on pensait que j’étais un parent ; personne ne pouvait préciser ma situation mais personne ne s’étonnait. Les habitués du bar m’appelaient : Yô-tchan ! Yô-tchan ! Ils me traitaient avec une parfaite gentillesse et m’offraient à boire.
Peu à peu je fis de moins en moins attention au monde et pensai que ce n’était pas un milieu si terrible que je l’avais cru. Ce qui me faisait peur jusqu’ici, c’étaient les myriades de microbes de la coqueluche que souffle le vent de printemps, les myriades de microbes qui, dans les bains publics, causent la perte de la vue, les myriades de microbes de l’alopécie chez le coiffeur, les colonnes de sarcoptes logées dans les courroies de suspension des tramways, les larves de ténia, les œufs de distome et de je ne sais quoi encore qui se cachent dans le poisson cru ou dans la viande crue de bœuf ou de porc, ou encore un petit éclat de verre qui, ayant pénétré dans la plante du pied nu, circule dans le corps et rencontre l’œil, occasionnant la perte de la vue ; c’était tout ce qu’on pourrait appeler « les superstitions inventées par la science » qui me faisaient peur. Certainement, il est scientifiquement reconnu que des myriades de microbes flottent et grouillent autour de nous. En même temps, je savais que si l’on ne faisait aucune attention à leur existence, ces « superstitions » ne seraient rien de plus que d’imaginaires « spectres agités par la science ». On laisse trois grains de riz dans la boîte à repas froid ; si des millions de personnes laissent chaque jour trois grains, combien de sacs de riz sont ainsi gaspillés ? Ou bien : si dix millions de personnes économisent un mouchoir de papier par jour, combien de pâte à papier gagnera-t-on ? Je me sentais intimidé chaque fois que je laissais un grain de riz ou chaque fois que je me mouchais. Je souffrais de voir, en imagination, une montagne de riz, une montagne de pâte à papier gaspillées. J’avais obscurément l’impression de commettre une faute grave. Je ne recueillais pas mes trois grains de riz, mais au moyen de ces « mensonges de la science », de ces « mensonges des statistiques », de ces « mensonges des mathématiques », je faisais des multiplications et des divisions en me posant des problèmes stupides tels que ceux-ci : quelle était la probabilité pour qu’un homme entrant dans une latrine dépourvue d’électricité et sombre, posant le pied dans le trou, tombât, ou bien : parmi les voyageurs qui se pressent pour monter dans le tramway, combien mettent le pied entre la porte et le bord du trottoir ? Bien que pareilles choses puissent arriver, je n’ai jamais entendu parler d’un accident survenu à une personne qui enjambait le trou d’une latrine. Je me fis pitié, au point d’en sourire, en pensant que je m’étais mis en tête que de telles hypothèses étaient des vérités scientifiques, que je les avais acceptées en aveugle comme des réalités et que, jusqu’à la veille, je m’en étais effrayé ; peu à peu j’apprenais à savoir ce qu’était le monde.
Je disais cela, cependant le monde me faisait encore peur ; pour me trouver à l’aise vis-à-vis des clients du bar, il me fallait boire le saké à pleins verres. Je faisais une figure vraiment effrayante. Tous les soirs, je sortais du bar ; de même qu’un enfant empoigne vigoureusement les petits animaux apeurés qui sont à sa portée, je m’adressais aux clients du bar pour les provoquer à de pauvres discussions d’ivrogne sur l’art.
Caricaturiste ! Ah ! Un caricaturiste inconnu, sans grande gaieté, sans grande tristesse. De toute manière, il serait temps, plus tard, de se livrer aux grandes tristesses. C’était une joie sauvage que je désirais, or ma joie, actuellement, était d’échanger des paroles oiseuses avec les clients pour boire le saké qu’ils m’offraient.
Il y avait plus d’un an depuis mon arrivée à Kyôbashi que je menais cette vie absurde. Je ne dessinais pas seulement des caricatures pour revues enfantines, mais j’en plaçais dans les revues grossières, obscènes, qu’on vend dans les gares ; je dessinais aussi des nus indécents que je signais du pseudonyme Jôshi Ikita (dont les caractères peuvent se lire : « Le Suicidé par amour, vivant ») et qui encadraient ces quatrains[17] :
Cesse ces prières inutiles :
Tu rejetteras une source de larmes.
Allons ! Une coupe ! Rappelle-toi seulement ce que tu aimes,
Oublie les soucis superflus.
Ceux qui plongent les autres dans le trouble et la frayeur
Sont effrayés par les crimes atroces qu’ils ont commis eux-mêmes.
Si tu ne te prémunis pas contre la vengeance de la mort
Tu ne cesseras de ruminer des calculs.
Hier soir j’ai empli ma coupe et mon cœur s’est empli de joie.
Ce matin je me suis réveillé triste.
Comme il est étrange qu’en une nuit
Mon humeur ait ainsi changé.
Ne pense plus à la malédiction.
Comme une grosse caisse qui résonne au loin
Si tu comptes par un pet chacun de tes péchés
Tu ne seras pas soulagé.
La justice est-elle la boussole qui guide les hommes ?
Alors, sur un terrain rougi de sang
Par des épées d’assassins,
Où se loge la justice ?
Où y a-t-il un principe conducteur ?
Où existe la sagesse ?
Le monde peut être beau, il fait peur.
Les hommes faibles sont chargés d’un poids qu’ils ne peuvent porter.
En proie aux passions invincibles semées dans leur cœur,
Maudits au nom du bien comme du mal, du crime comme du châtiment,
Les hommes ne savent que faire et restent perplexes
N’ayant ni la force ni la volonté de combattre.
Dans quel domaine arrivons-nous ?
Quoi ? La critique ? L’examen ? La révision de la connaissance ?
Rêves vides, illusions sans fondement
– Vous avez oublié de boire – Tout cela, des idées de fou.
Regarde ce ciel infini,
Les points minuscules qui y sont répandus.
Comprends-tu comment la terre tourne ?
Ah ! Qu’elle tourne, qu’elle se déplace dans un sens ou dans l’autre, je m’en moque.
Je sens partout l’existence d’une force suprême.
En tous pays, chez tous les peuples
Je découvre la même nature humaine ;
Ne dit-on pas que je suis un païen ?
Pourtant les autres hommes interprètent à faux les livres saints.
Ils croient qu’en dehors d’eux il n’y a ni sens ni sagesse,
Ils défendent les plaisirs de la chair, et du vin !
Ô ! Mustafa ! Comme je les déteste !
Il y eut pourtant à cette époque une vierge qui me pressa de ne plus boire.
— C’est très mal ! Vous êtes ivre à partir de midi.
C’était une fille de dix-sept ou dix-huit ans, vendeuse dans un petit débit de tabac situé en face du bar. Elle s’appelait Yoshi-tchan. Elle avait la peau blanche, une dent proéminente. Chaque fois que j’allais lui acheter des cigarettes, elle me réprimandait en souriant.
— Pourquoi pas ? Pourquoi est-ce mal ? S’ils buvaient tout le saké dont ils disposent, les hommes effaceraient la haine de la terre. On dit que dans la Perse ancienne, pour redonner de l’espoir à un cœur affligé, on buvait une coupe minuscule qui donnait une ivresse légère. Tu as compris ?
— Je ne comprends pas !
— Quel amour ! On l’embrasserait !
— Allez-y !
Sans la moindre honte elle avança sa lèvre inférieure.
— Espèce d’idiot ! Aucun sens de la pudeur !
Cependant les manières de Yoshi-tchan montraient clairement qu’elle était une vierge que personne n’avait approchée.
Vers la fin de l’année, un soir de froid intense, j’étais ivre ; je venais d’acheter du tabac. Je tombai dans le regard devant la boutique. Je criai : « Yoshi-tchan ! Au secours ! » Elle me retira de là ; elle me pansa le bras droit, puis elle me dit d’un ton sérieux, sans sourire :
— Vous buvez trop.
Il m’était indifférent de mourir, mais être blessé, avoir une hémorragie, devenir infirme, tout cela me faisait horreur et, pendant que Yoshi-tchan me pansait ma blessure au bras droit, je me dis que j’avais peut-être de la chance.
— Je ne boirai plus ! Dès demain ! Plus une goutte.
— Vrai ?
— C’est sûr. Je ne boirai plus. Si je ne bois plus, Yoshi-tchan, veux-tu m’épouser ?
J’avais dit cela en l’air, par plaisanterie.
— Nature…
« Nature », c’était une abréviation pour « naturellement ». À cette époque on employait toutes sortes d’abréviations.
— Je donne ma tête à couper si je bois encore. Je ne boirai plus.
Le lendemain, à partir de midi, j’étais ivre de nouveau.
Vers le soir, titubant, je sortis et je me trouvai devant le débit de Yoshi-tchan.
— Yoshi-tchan, excusez-moi, j’ai bu.
— Oh ! Comme c’est vilain ! Je n’aime pas que vous fassiez semblant d’être ivre.
Je sursautai. J’eus l’impression de m’éveiller de mon ivresse.
— Hélas ! C’est vrai. C’est vrai que j’ai bu. Je ne fais pas semblant d’être ivre.
— Ne plaisantez donc pas. Les hommes sont mauvais.
Je n’en doutais nullement.
— Il n’est pas difficile de s’en apercevoir. Aujourd’hui encore, à partir de midi, j’ai bu. Excusez-moi.
— Vous jouez bien la comédie !
— Ce n’est pas une comédie. « Cet animal ! On l’embrasserait ! »
— Allez-y !
— Non, je n’y ai pas droit. Il faut aussi que je me résigne à ne pas l’épouser. Regarde mon visage… Je dois être rouge, d’avoir bu.
— C’est le soleil couchant qui vous a atteint la figure. Il ne faut pas chanter victoire. Vous avez fait une promesse hier. Vous n’auriez pas dû boire. Vous avez dit : « Je donne ma tête à couper… » Vous dites que vous avez bu : mensonge, mensonge !
Le visage pâle et souriant de Yoshi-tchan assise dans le débit plutôt sombre… Ah ! J’avais le respect de cette virginité pure de toute salissure. Jusque-là je n’avais jamais encore couché avec une vierge plus jeune que moi. « Je l’épouserai, quelles qu’en soient plus tard les conséquences ! Une fois dans sa vie il faut avoir une joie sauvage. La beauté de l’état virginal n’est qu’une illusion de poètes à la sentimentalité douceâtre. » Je pensais tout cela, mais pourtant, cette beauté était là, vivante ; une fois mariés, le printemps venu, nous irions à bicyclette voir les jeunes feuilles près des cascades. Sur-le-champ je pris une résolution et c’est ainsi que je n’eus aucun scrupule à voler cette fleur.
Nous nous mariâmes bientôt. Les joies que j’ai éprouvées ne furent certainement pas très grandes. Pour les peines qui vinrent ensuite, le mot « cruelles » est au-dessous de la vérité ; elles ont dépassé tout ce qu’on peut imaginer. Pour moi, le monde est insondable ; c’est un lieu terrible. En prenant cette décision je n’avais rien simplifié.